Ainsi donc, il serait question de la naissance d’un mouvement et/ou d’un parti politique issu de la mouvance "lucide" ? Regardons alors de plus près ce que semble vouloir dire être "lucide".
Lors de la sortie du manifeste des lucides, j’ai fait un travail de recherche et d’analyse sur ce document dans le cadre d’un cours de maîtrise en éthique. Je n’ai pu m’empêcher de trouver que si certains constats quant à la situation des finances publiques, du vieillissement de la population et du niveau d’imposition élevé pour une bonne partie des contribuables du Québec étaient pertinents, ce document restait étonnamment silencieux sur le niveau d’imposition très bas des grandes entreprises, les redevances ridicules que payaient les minières ou quelque question que ce soit vis-à-vis l’environnement.
Depuis, j’ai entendu à de nombreuses reprises les Bouchard, Facal et autres chevaliers lucides se prononcer sur des enjeux d’intérêt public : les heures de travail, les services de garde, le prix des soins de santé, etc. Dans l’ensemble, on pourrait résumer leur propos ainsi : on ne peut avoir le beurre et l’argent du beurre. Soit qu’on augmente les impôts pour conserver ces nombreux services publics dont nous bénéficions, ce qui est une chose inadmissible, considérant que nous sommes déjà les plus taxés en Amérique du Nord ou qu’on diminue les services, qu’on les privatise en partie ou qu’on mette des tickets modérateurs.
Le legs que nous sommes en train de laisser aux futures générations est trop lourd et nous devons nous responsabiliser si nous voulons pas leur laisser un Québec en faillite.
Vu comme ça, il est difficile de ne pas considérer leurs arguments, n’est-ce pas ?
Maintenant, prenons un peu de recul.
Depuis quelques mois, deux dossiers font la une de plusieurs manchettes : les mines et le gaz de schiste.
Où sont ces lucides pour dénoncer le fait que le gouvernement est en train de donner nos ressources minières et en hydrocarbures pour des pinottes ? Considérant que nos finances publiques manquent cruellement d’entrées d’argent, ne serait-il pas tout à fait logique que ces messieurs montent au créneau et exigent des redevances dignes de ce nom, une propriété à 51% minimum de l’état ou une nationalisation afin que nous augmentions substantiellement nos revenus ? Pourtant, nous n’entendons de leur part qu’un silence assourdissant... et révélateur.
Où sont ces lucides sur l’environnement ? Comment cet ancien ministre de l’environnement qu’est M. Bouchard peut-il avoir passé sous silence toute référence à l’héritage écologique dans son manifeste alors qu’il s’agit là d’un enjeu central du 21e siècle ? Comment peut-on prétendre être préoccupé par l’héritage que nous laisserons à nos enfants sans parler d’environnement ?
À la lumière de leur document et de leurs diverses sorties sur des enjeux importants concernant l’avenir du Québec, je ne peux que conclure ceci vis-à-vis leur prétendue "lucidité". Être lucide, ce n’est pas que regarder rationnellement ce que d’autres font qui ne nous plaît pas, c’est aussi être capable d’auto-critique. Ce n’est pas que regarder un seul côté de la médaille, c’est regarder les deux. Et ce n’est surtout pas dénoncer le piètre état des finances publiques et regarder complaisamment le gouvernement vider la caisse en donnant nos ressources presque gratuitement au privé, en bonne partie étranger par surcroît !
À gauche comme à droite se trouvent des considérations valables et des pistes de solution à évaluer. Mais si ces messieurs-dames qui se réclament des lucides veulent que je les prenne au sérieux, il va falloir qu’ils cessent de ne présenter qu’un seul côté de la médaille.
D’ici là, leur flagrant manque de rigueur intellectuelle fait que je ne pourrai que continuer à leur accorder bien peu de crédibilité, qu’ils se forment en mouvement ou en parti.
En fait, ils sont des conservateurs trop lâches pour oser le dire. Comme les conservateurs, ils privatisent les profits, socialisent les pertes et se sacrent de l’environnement, mais comme le mot "conservateur" n’est pas à la mode, ils s’appellent "lucides....
Daniel Breton Montréal